Prédication, 24ème dimanche du temps ordinaire

13 septembre 2026

Démesuré !

En ce dimanche de la Rentrée 2026-2027, le frère André Descôteaux, O.P., nous invite à nous laisser emporter par la démesure de l’amour et de la miséricorde de Dieu notre Père !

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Prédication

Est-ce que la vie universitaire est si difficile qu’il faille débuter l’année par un rappel de la nécessité du pardon ? Je comprends bien qu’il y ait, ici et là, des accrochages, des paroles ou des gestes malheureux, mais est-ce à ce point fréquent que le conseil retenu pour l’année universitaire qui commence soit : ‘pardonnez-vous les uns les autres ?’

Explorons donc notre évangile que l’on peut qualifier de démesuré. Tout est déraisonnable. Cet excès commence avec la question de Pierre à Jésus : « Combien de fois dois-je pardonner à un frère qui m’a offensé ? Jusqu’à sept fois ? » Pierre se pense bon. Il semblerait qu’au temps de Jésus les spécialistes de la Loi considéraient que le pardon ne pouvait être accordé plus de trois fois. Pierre fait donc bonne figure. Remarquons que même si la barre est haute, il pose une limite au pardon. Jésus, quant à lui, ne se laisse pas impressionner. Il en remet. « Je ne te dis pas sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois ». Il semblerait que Jésus fasse ici référence à un passage de l’Ancien Testament où on lit « Caïn est vengé sept fois, mais Lamech 70 fois sept fois » (Gn 4, 24).

Pour Jésus, pas de limite au pardon. Surtout, finie la violence où l’on se fait justice ! Dépassée aussi la célèbre loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent », qui constitue, dans un certain sens, un progrès moral puisque les mesures de rétorsion doivent être proportionnelles à l’offense. Combien de peuples vivraient mieux aujourd’hui si ce principe était appliqué ! Pourtant Jésus va beaucoup plus loin. Il opère une véritable révolution : le pardon illimité prend désormais la place des strictes représailles. Illusion de penser que la violence règle les problèmes entre humains, car elle comporte cette fâcheuse tendance à l’escalade. Dans toute sa vie, Jésus a montré que pour faire échec à la puissance du mal, il faut lui opposer non pas la violence, mais une force d’amour aussi énergique !

Avec la venue du Christ, un nouveau monde naît !

La parabole l’illustre. Elle est aussi déraisonnable de par l’immensité de la dette, la supplication du débiteur, la compassion du roi qui remet la totalité de la dette et le châtiment du débiteur inconséquent.

Difficile d’estimer la valeur de la somme due. 10 000 talents correspondraient à 10 millions de dollars. Somme énorme ! Le roi, saisi de compassion, a littéralement « été remué jusqu’aux entrailles » en référence à l’amour d’une mère pour son enfant. Nous touchons ici au mystère de Dieu. Comme le chante si bien le psalmiste :

« Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !
Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie,
il te couronne d’amour et de tendresse.

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’Occident,
il met loin de nous nos péchés ».

Oui, tel est le Dieu de Jésus Christ, qui, devant ses enfants, peut être ému jusqu’aux entrailles comme le Christ aussi le sera.

Le débiteur, lui, n’a rien compris. Centré sur lui-même, sur ce qu’on lui a fait, il estime naturel qu’une réparation lui soit due, quitte à faire violence pour l’obtenir. Ainsi est-il intraitable vis-à-vis de son compagnon qui lui doit une somme ridicule. Alors que le roi, sachant très bien qu’il ne pourra jamais rembourser la somme astronomique qu’il lui doit, avait carrément effacé sa dette et avait remis le compte à zéro, lui se montre d’une dureté scandaleuse.

L’action rebondit. Les autres collègues sont scandalisés et en font part au roi. Comparaissant à nouveau devant ce dernier, le débiteur inconséquent subit sa colère. « Serviteur mauvais ! Je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? »

Faire miséricorde parce que Dieu fait miséricorde. Revenons à notre ami Pierre. Pierre n’est-il pas dans la position du débiteur qui doit une somme incroyable à son maître ? Alors que Jésus est abandonné de tous, il en rajoute une couche : il le renie. Jésus n’est pas un inconnu pour lui. Au contraire, il le suit depuis trois ans, il a toute la confiance de son maître au point d’être choisi pour être le roc de son Église. Pierre s’est même dit prêt à donner sa vie pour lui. Et pourtant il le renie. La somme de sa dette, pour reprendre la parabole, doit être énorme. Pourtant Jésus, après sa résurrection, lui pardonne et lui confie le troupeau « Paix, mes brebis ! », affirmera Jésus par trois fois. Ainsi Pierre deviendra le témoin de cette miséricorde dont il a été le premier bénéficiaire et qui doit s’étendre à l’ensemble de l’humanité.

Mais cette miséricorde ne fait pas que remettre les compteurs à zéro. C’est une miséricorde qui transforme, qui change les cœurs, qui fait des cœurs de pierre des cœurs de chair. C’est une miséricorde qui recrée. Avec son pardon, Dieu répand son Esprit ! Ainsi, comme le dit si bien Paul dans la deuxième lecture, « nous ne vivons pas pour nous-mêmes ni ne mourrons pour nous-mêmes, mais si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourrons, nous mourrons pour le Seigneur ! Nous appartenons au Seigneur ! »

Le pardon exigé par le Seigneur est un signe de notre appartenance au Seigneur, de l’être nouveau que nous devenons progressivement, du monde nouveau, sans violence, en train de germer. Nous sommes appelés à imiter Dieu dans notre vie, lui qui est notre Père et le Père de tous et de toutes.

Le caractère démesuré de cet évangile n’est qu’un aspect de la démesure de l’amour de Dieu pour l’humanité. Au début de cette année universitaire, ouvrons nos cœurs à cette démesure. Comme le dit le thème de notre célébration, commençons l’année en force, en nous laissant habiter et transformer par cette démesure. C’est de la dynamite. Qu’elle imprègne toutes nos activités, notre étude, nos recherches, nos loisirs, nos amours. Ce sera notre force non seulement pour cette année, mais pour toute notre vie.

Cette démesure nous rejoint dans chaque eucharistie où le Seigneur Jésus nous comble de son amour lorsque nous rompons le pain et partageons la coupe, comme il nous a dit de le faire. En communiant à son Corps et à son Sang, il nous fait progresser dans notre nouvelle vie, nous enracine davantage dans l’amour et dans l’alliance éternelle avec le Père.

Bonne et heureuse année universitaire !

Fr. André Descôteaux, O.P.

 

PRIÈRE

Dieu créateur et maître de tout,
pose sur nous ton regard,
et pour que nous ressentions l’effet de ton pardon,
accorde-nous de te servir avec un cœur sans partage.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.

∞ Amen.