9 septembre 2026
Heureux, vous les pauvres, quel malheur pour vous les riches... ?
Aujourd’hui, le frère Jean-Louis Larochelle, O.P., élabore sur la question épineuse du bonheur des pauvres et du malheur des riches, ainsi que sur la vision concrète que Jésus et les premiers chrétiens avaient de la richesse.
PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS (7, 25-31)
Frères, au sujet du célibat, je n’ai pas un ordre du Seigneur, mais je donne mon avis, moi qui suis devenu digne de confiance grâce à la miséricorde du Seigneur. Je pense que le célibat est une chose bonne, étant donné les nécessités présentes ; oui, c’est une chose bonne de vivre ainsi.
Tu es marié ? ne cherche pas à te séparer de ta femme. Tu n’as pas de femme ? ne cherche pas à te marier. Si cependant tu te maries, ce n’est pas un péché ; et si une jeune fille se marie, ce n’est pas un péché. Mais ceux qui font ce choix y trouveront les épreuves correspondantes, et c’est cela que moi, je voudrais vous éviter.
Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons.
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC (6, 20-26)
En ce temps-là, Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.
« Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
« Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »
Prédication
Pour bien des baptisés d’aujourd’hui, les paroles de Jésus : « Heureux, vous les pauvres (…), heureux vous qui avez faim maintenant, (…) », sont des paroles excessives, même masochistes. La pauvreté matérielle, à moins d’être choisie comme l’a fait saint François d’Assise et ses frères, n’est pas du tout, à leurs yeux, porteuse de vie. La pauvreté, avec les misères qu’elle engendre habituellement dans son sillage, est écrasante pour les personnes qui ont à la porter. Elle est donc à combattre. Qui, de nos jours, va oser dire aux familles pauvres qui vivent dans les bidonvilles de plusieurs grandes villes du Sud qu’elles doivent se réjouir de leur sort ? Quasi personne. Et surtout pas les chrétiens et chrétiennes qui expérimentent la sécurité existentielle qu’apporte le modèle social de l’État-Providence. Ces derniers ont la conviction que la pauvreté matérielle est à combattre. Rappelons que c’est dans cette logique que se situe, à partir de la fin des années 1950, tant en Amérique latine qu’en Afrique, l’émergence de la théologie de la libération et de la théologie du développement économique.
C’est à la lumière des programmes sociaux des États modernes que nous devons apprendre à lire les paroles de Jésus valorisant généreusement la pauvreté. S’agissait-il d’une pauvreté qui pouvait mener à la misère matérielle et morale ? ou s’agissait-il d’une pauvreté qui était plutôt une forme de refus de la recherche démesurée de l’enrichissement ? Rappelons d’abord que Jésus, de par sa profession d’artisan, n’était pas du tout un pauvre dans sa Galilée d’origine. Quant à ses apôtres, nous savons que Pierre et André par exemple, de même que Jacques et Jean, appartenaient à des familles qui possédaient des entreprises de pêche à Capharnaüm et que ces dernières comptaient, en plus des membres des familles, des employés rémunérés. C’est dire que, dans le contexte de l’époque, les premiers apôtres jouissaient de ressources financières qui les classaient parmi les gens économiquement favorisés. C’est d’ailleurs ce qui leur permettait de délaisser leur travail rémunérateur, pour des temps plus ou moins longs, afin d’aller suivre Jésus sur les routes de Galilée. Ajoutons à cela le fait que des dames « fortunées » soutenaient financièrement la mission de Jésus (cf. Lc 8, 1-3). Ces informations manifestent bien que Jésus ne s’est pas entouré de personnes matériellement pauvres pour l’aider à organiser et à déployer sa mission. S’il a été très sévère à l’endroit des riches qui, comme le riche insensé de la parabole (Lc 6,12, 16-21) ne tenaient pas compte de la fragilité de la vie, il a cependant accueilli les personnes riches qui étaient disposées à partager leurs biens et prêtes à retenir l’Évangile comme lumière sur leurs routes.
Quand on regarde l’histoire de l’Église, on constate que les communautés chrétiennes ont très tôt compris leur vocation comme un engagement à lutter contre diverses formes de mal, en particulier contre la misère et la pauvreté matérielle. Rappelons-nous ici l’initiative de saint Paul, en l’an 48. Il avait alors recueilli une bonne somme d’argent auprès des chrétiens de Corinthe et de la Macédoine afin de soutenir financièrement la communauté de Jérusalem qui avait été frappée par la famine. Ce geste de solidarité de la part des membres financièrement favorisés manifestait qu’ils avaient clairement le souci de partager une part de leurs richesses en faveur de gens dans le besoin.
En conclusion, nous pourrions dire que nous avons raison de nous réjouir de ce qu’apportent maintenant, dans beaucoup de pays du monde, les régimes politiques qui privilégient le modèle de l’État-Providence. Les ressources économiques sont partagées. Les inégalités sociales sont réduites. Et l’avenir demeure ouvert pour les familles à faible revenu et pour celles qui n’ont pas accès à un travail régulier. À l’arrière-plan de cette situation, nous pouvons lire la lumière évangélique qui a incité à l’amour du prochain et au partage des ressources. Sachons-nous en réjouir dans le Christ Jésus !
Fr. Jean-Louis Larochelle, O.P.
PRIÈRE
Pour ceux qui t’aiment, Seigneur Dieu,
tu as préparé des biens que l’œil ne peut voir :
répands en nos cœurs la ferveur de ta charité,
afin que t’aimant en toute chose et par-dessus tout,
nous obtenions de toi l’héritage promis qui surpasse tout désir.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
