Prédication, samedi de la 3ème semaine de Pâques

25 avril 2026

Une parole qui se tient près du seuil

En cette fête de l’Évangile de saint Marc, Dominique Laperle, laïc dominicain, explore avec nous les traits de la Bonne Nouvelle qui s’incarne, qui prend son temps, qui s’enracine dans l’espérance d’un amour fort pour toujours.

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Prédication

En cette journée consacrée à saint Marc, l’Église nous donne des textes rudes et lumineux à la fois. Ils ne flattent pas notre foi ; ils la déplacent. Pierre nous parle d’un lion qui rôde, Marc nous montre un Christ livré à la moquerie et à la violence, et le psaume 88 fait entendre une plainte qui ne se résout pas trop vite. Rien ici d’un triomphalisme religieux. Et c’est peut-être la première leçon de cette fête.

Saint Marc est souvent présenté comme une porte d’entrée vers la mission du Christ. Non parce qu’il simplifie, mais parce qu’il va droit au cœur. Son évangile est court, presque abrupt. Il ne gomme rien de la dureté du monde ni de la fragilité humaine. Il commence dans le désert, se termine dans la peur, et entre les deux, Jésus marche avec des hommes et des femmes qui comprennent lentement, douloureusement.

Dans la première lettre de Pierre, l’image est saisissante : « Votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde cherchant qui dévorer » (1 P 5,8). Cette image impressionne, et peut-être intimide. Le rugissement évoque la force brute, la domination, la peur. Mais il est frappant de constater que le Christ, lui, reste lui-même, c’est-à-dire qu’il ne crie pas pour écraser, il ne parle pas pour imposer. Il est revêtu de pourpre, couronné d’épines, salué ironiquement comme roi – et il se tait. Ou plutôt : il laisse parler l’amour jusqu’au bout.

C’est là que la mission de la prédication, aujourd’hui, appelle un discernement profond. Faut-il annoncer l’Évangile en rugissant ? En cherchant à dominer l’espace public, à vaincre des adversaires, à imposer des vérités comme des verdicts ? C’est une tendance lourde dans certaines franges conservatrices et il faut se garder d’y voir une solution à long terme. Optons pour l’annonce à la manière que Marc nous donne à voir : une parole ferme, discrète, déterminée, humble, claire, mais jamais méprisante.

Jésus l’a dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis » (Jn 15,15). L’amitié change radicalement la manière de parler. On ne parle pas à un ami pour le soumettre, mais pour le rejoindre. On ne lui impose pas un chemin ; on marche avec lui. Cette intuition, que le frère et cardinal Timothy Radcliffe a magnifiquement développée, reste d’une actualité brûlante : la parole chrétienne n’est crédible que lorsqu’elle considère celui qui écoute comme un ami, digne de respect, capable de vérité, même au milieu de ses blessures.

Le psaume 88 nous y prépare. C’est un psaume dérangeant, presque sans consolation immédiate. Il ose dire : « Tu as éloigné de moi mes amis ». Cette prière donne voix à ceux qui se sentent abandonnés, malades, exclus, fatigués de croire. Et l’Église ose la mettre sur nos lèvres. Pourquoi ? Parce que la mission n’est pas d’abord de répondre, mais d’habiter la plainte de l’autre sans la fuir.

Regardons encore la Passion selon Marc. Jésus est moqué par les soldats, traité comme un faux roi. Pourtant, c’est précisément là que se révèle sa royauté véritable : non pas celle qui écrase, mais celle qui demeure au seuil, sur le parvis de l’humanité blessée. Il ne descend pas de la croix pour convaincre. Il reste, pour aimer jusqu’au bout.

Ainsi comprise, la prédication dans le monde d’aujourd’hui n’est pas une conquête ; c’est une hospitalité. Elle est donnée pour que ceux que la vie a malmenés : les malades du corps, de l’âme, de l’espérance et aussi tous ceux qui sont atteints de la maladie de l’indifférence face à tout ce qui se passe dans notre monde, de l’Iran à l’Ukraine, du Nunavut aux ruelles de Montréal. Puissent-ils à nouveau sentir leur part d’humanité, se sentir bien, réconfortés, et peut-être prêts à franchir le parvis. Non forcés. Non pressés. Mais appelés.

Saint Marc nous enseigne que la Bonne Nouvelle n’a pas besoin d’être assourdissante pour être vraie. Elle a besoin d’être fidèle, incarnée et patiente. Une parole qui sait se taire quand il le faut, parler quand c’est juste, et surtout rester quand beaucoup s’en vont.

En cette fête de l’évangéliste, demandons la grâce d’annoncer non comme des lions qui rugissent pour dominer, mais comme des amis qui se tiennent debout, solidement enracinés dans l’espérance, et assez proches pour être crédibles. Alors, vraiment, l’amour pourra être bâti pour toujours. Et beaucoup oseront, de nouveau… S’approcher du seuil.

Dominique Laperle, L.O.P.
Fraternité laïque dominicaine Albert-le-Grand

 

PRIÈRE

Seigneur Dieu,
tu as accordé au bienheureux Marc, ton évangéliste,
l’honneur et la grâce de proclamer la Bonne Nouvelle ;
fais-nous profiter de son enseignement
pour que nous marchions dans la foi,
sur les traces du Christ.
Lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.

∞ Amen.