Prédication, 4e dimanche du Carême A

15 mars 2026

Voyez-vous ?

En ce dimanche, le frère Daniel Cadrin, O.P., nous invites à nous retrouver dans les attitudes et chemins de foi de divers personnages bibliques en réaction à la guérison d’un aveugle né par Jésus. Au final, que voyons-nous?

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Prédication

« C’est à voir … Eh bien, voyez-vous ? … Ah, je vois ! » Nous employons souvent ces expressions. Elles disent notre saisie ou notre reconnaissance d’une réalité. Elles sont parfois plus chargées de sens lorsque des événements, des personnes nous ouvrent les yeux sur ce que nous n’osions ou ne pouvions voir. Il nous arrive aussi de les employer sans qu’elles soient justes : nous ne voyons pas vraiment ce qui se passe ou nous découvrons après coup que nous étions aveugles. Notre certitude de voir nous fermait les yeux.

Ces images autour de la vue et de l’aveuglement expriment bien les cheminements et tâtonnements de l’expérience croyante, la recherche d’une lumière qui éclaire nos vies et les passages de l’obscurité à une vision plus éclairante. Mais il ne suffit pas de voir, car nous ne voyons pas la même chose. À travers la question du voir se posent celles de l’interprétation et de la diversité des façons de voir, et de ne pas voir, une même situation. Sans oublier la parole, que notre voir nous amène à prendre.

La guérison d’un aveugle-né en Jean est un magnifique texte sur ces liens entre voir, ne pas voir, et croire, dans leurs tensions et ambiguïtés. Qui voit, qui est aveugle ? Le récit de la guérison comme telle prend peu de place (v. 1-7). L’événement sert de point de départ à une série de réactions et d’interprétations contrastées, se croisant et s’affrontant, autour de l’identité de Jésus (v. 8-41). L’aveugle en est le pivot, lui qui apparaît à chaque scène pour être interrogé et pour donner son témoignage.

Sa façon de témoigner est remarquable d’authenticité. L’aveugle guéri ne dit pas plus que ce qu’il saisit mais il ne dit pas moins. Il n’esquive pas les questions et n’en rajoute pas au récit. Là où il est rendu, il affirme ce qu’il peut affirmer, sans compromis ni rigidité. Ainsi au début (v.11.15), il ne commence pas avec Jésus « le Fils de l’Homme » mais « l’homme qu’on appelle Jésus ». Cette intégrité grandit à mesure du récit, qui présente ainsi un itinéraire de foi, depuis la reconnaissance de l’action de l’homme Jésus jusqu’à la confession de foi en Jésus Seigneur et Fils de l’Homme, en passant par des étapes intermédiaires, identifiant Jésus comme prophète et homme de Dieu.

À mesure, sa parole devient plus hardie et articulée. Non seulement elle rend compte de l’événement, ainsi au début, mais elle en vient à réfléchir l’événement et à questionner les autres dans le débat final avec les pharisiens. La vive droiture de cet aveugle qui voit l’amène à affronter l’adversité et l’exclusion. Son témoignage mené jusqu’au bout, dans une fidélité courageuse et réfléchie, le conduit à risquer sa vie, comme Jésus lui-même. Durant tout ce parcours, celui qui ne voyait pas est passé peu à peu du « je vois » à « je crois ». II est pleinement devenu un témoin.

Autour de cet itinéraire croyant, qui est fait non seulement de réception d’un don mais aussi de progression et de prise de parole, d’autres attitudes sont présentées en contraste. Elles montrent la diversité conflictuelle des réactions et interprétations face à un même événement, qui en lui-même ne suffit pas à produire la foi. Les voisins sont curieux et s’interrogent sur le comment des choses, sans plus. Ils s’en tiennent à l’immédiat, un peu comme les médias.

Les pharisiens vont plus loin, enquêtent, discutent, mais à partir d’une vision religieuse très déterminée, qui ne s’ouvre pas ici à un autre point de vue. C’est au nom même de leur position religieuse qu’ils vont refuser le témoignage de l’aveugle guéri, car il met en cause leur approche dans sa fixité. Leur propre assurance de voir les rend de plus en plus aveugles à ce qui advient, alors même que l’aveugle fait la démarche inverse et voit de plus en plus.

Quant aux parents, ils reconnaissent l’événement mais refusent de s’engager personnellement, par « peur » précise Jean, image des croyants qui ne veulent pas se mouiller.

À travers ces réactions si diverses et celle de l’aveugle avec ses étapes, une sorte de tableau vivant est présenté des positions possibles face à l’événement, qui est finalement Jésus lui-même. Nous sommes quelque part dans ce récit. Si nous sommes attentifs à ces attitudes, nous pouvons y reconnaître les nôtres, celles de notre passé ou de notre présent, les passages que nous avons vécus de la peur à la prise de position et au risque, ou de la curiosité à la reconnaissance de la présence de Dieu.

Ou nous pouvons voir aussi nos propres fixités, nos refus de faire place à la nouveauté de l’Évangile à certains moments de notre vie. Cela vaut pour les individus mais aussi pour les communautés et institutions, tant sociales qu’ecclésiales. Il y a des façons de croire qui font voir et parler, de mieux en mieux, mais d’autres peuvent rétrécir la vue, de plus en plus, jusqu’à l’aveuglement.

Si nos yeux sont touchés et notre regard transformé, que dirons-nous de cette lumière qui nous a ouvert les yeux et qui nous fait voir ? Rendons grâce par et avec celui qui est la lumière du monde et nous invite à porter des fruits de lumière, « tout ce qui est bonté, justice et vérité ». Amen.

Fr. Daniel Cadrin, O.P.

 

PRIÈRE

Seigneur Dieu,
par ton Verbe incarné,
tu as merveilleusement réconcilié avec toi le genre humain ;
accorde au peuple chrétien de se hâter avec un amour généreux
et une foi ardente au-devant des fêtes pascales qui approchent.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.

∞ Amen.