6 septembre 2026
La sainteté, c’est notre affaire
Aujourd’hui, le frère Raymond Latour, O.P., nous fait comprendre que la sainteté de tout un chacun est la responsabilité de toute la communauté, surtout lorsque le péché risque de détruire des relations en son sein.
LIVRE DU PROPHÈTE ÉZÉKIEL (33, 7-9)
La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertisses pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang.
« Au contraire, si tu avertis le méchant d’abandonner sa conduite, et qu’il ne s’en détourne pas, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie. »
LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX ROMAINS (13, 8-10)
Frères, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain.
Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU (18, 15-20)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
« Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
« Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
Prédication
Quand quelqu’un s’avise de nous faire des reproches, des remontrances, quel accueil lui faisons-nous ? Assez spontanément, nous nous raidissons : « pour qui se prend-il, pour qui se prend-elle ? » Et il ne faudra pas grand temps avant que nous l’invitions à se mêler de ses affaires.
« Moi, j’me mêle de mes affaires! », dira-t-on pour prévenir toute intrusion dans son espace personnel. Nous nous protégeons contre qui oserait franchir la ligne: « Ça ne te regarde pas ! ». De façon un peu paradoxale, dans les médias sociaux, cet individualisme semble battre en retraite. Nous livrons spontanément à plein de gens un tas d’informations sur nous et sur les nôtres, parfois avec une certaine impudence ou imprudence.
Nous partageons ce qui nous flatte, nous dirigeons le regard de l’autre sur ce que nous aimons donner à voir, ce qui renforcera notre opinion, ce qui valorisera tel ou tel épisode de nos vies. Mais généralement, le regard critique est perçu comme importun. Même des amis intimes doivent y aller avec grande délicatesse s’il s’agit de mettre le doigt sur quelque parole ou action désapprouvée ou carrément répréhensible.
Voilà, c’est dit, si chacun s’occupait de ses oignons, cela irait beaucoup mieux, pense-t-on généralement. Mais ce n’est pas l’avis de l’évangile que nous venons d’entendre. Celui-ci nous fait passer de la défense de notre espace personnel à une question plus large : que devient la communion quand le péché blesse un frère ou une sœur ? Il y est question d’un péché, non identifié, qui aurait un impact non seulement sur une personne mais aussi sur l’ensemble de la communauté.
L’affaire pourrait se régler aisément si le coupable accueillait les reproches et décidait de s’amender. Dans le cas contraire, la communauté sera impliquée dans une décision qui pourrait aller jusqu’à la répudiation de cet individu qui n’en serait plus considéré comme un membre à part entière.
C’est ici que surgit une difficulté pour notre mentalité actuelle. Nous nous imaginons mal qu’une communauté chrétienne puisse en quelque sorte instruire un procès. Il revient plutôt au système judiciaire de traiter les infractions. Par ailleurs, ne trouve-t-on pas dans les évangiles des mises en garde comme « Ne jugez pas ! » ou cette parabole de la paille et de la poutre ?
Saint Paul que nous avons entendu en deuxième lecture, nous dirait que nous devons en tout être guidés par la loi de l’amour. Un amour envers les personnes, mais aussi envers notre communauté chrétienne. Ainsi compris, cet amour pourrait aller jusqu’à prescrire certaines interventions en vue d’une correction, dans le respect, avec discrétion et un souci d’objectivité. Un exercice délicat, qu’il serait difficile de formaliser.
Nous pouvons alors nommer plus clairement l’enjeu : nous formons une communauté. Nous nous désignons mutuellement comme frères et sœurs parce que nous avons eu part à un même baptême, que nous partageons une commune vocation à la sainteté. Notre communauté est communion. C’est son identité même puisqu’elle est rassemblée par une même Parole qui a conduit à la foi chacun et chacune de nous. Nous n’éprouvons pas toujours la profondeur et la vérité de ces liens. C’est pourquoi, comme dans le cas de l’évangile d’aujourd’hui, la communauté ne peut pas tout simplement « laisser passer », fermer les yeux.
Le problème dépasse les rapports entre deux individus. Il y a eu une victime : « si ton frère a commis un péché contre toi ». Toute l’intention de l’Évangile consiste à nous transmettre ce message : éviter à tout prix de cristalliser ce type de relation, avec une personne offensée et l’autre qui serait à jamais considérée comme l’offenseur.
Mais voilà, petit problème : selon l’évangile, c’est à la personne offensée que revient l’initiative en vue d’une réconciliation. Dans le cas qui nous occupe, en bout de ligne, la communauté ne s’érigerait pas en tribunal mais en dernière instance pour rétablir la communion. Il lui faut être vigilante. Il lui faut aussi être cohérente : si elle entend exercer dans le monde un rôle prophétique, en étant parfois critique des travers de la société, elle doit aussi être en mesure de rechercher la paix et l’unité à l’intérieur même de la communauté.
Le péché a cet effet d’atteindre au tissu de notre communion. L’évangile nous invite à faire un travail de raccommodage, de réparer ce que des tensions auraient pu effilocher. C’est un impératif pour nous qui, au baptême, avons revêtu le Christ, nous qui sommes constitués en assemblée sainte, unie par la Parole, animée par l’Esprit de Dieu.
Nous sommes mutuellement des guetteurs, avec la responsabilité d’avertir nos frères et sœurs qui s’écarteraient de la foi qui nous rassemble. C’est une manière d’assumer notre vocation à la sainteté, parce que la sainteté, la mienne et celle de toute la communauté, c’est mon affaire, ton affaire, notre affaire !
Fr. Raymond Latour, O.P.
PRIÈRE
Seigneur Dieu,
par toi nous vient la rédemption,
par toi nous est donnée l’adoption filiale ;
dans ta bonté, regarde avec amour tes enfants ;
à ceux qui croient au Christ,
accorde la vraie liberté et la vie en héritage.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
