19 avril 2026
Sur la route, devenir compagnon
En ce troisième dimanche de Pâques, le frère André Descôteaux, O.P., nous explique les paroles de Jésus lors de la rencontre avec les disciples d’Emmaüs afin de croire que toute sa vie y compris sa mort a un sens aux yeux de Dieu.
LIVRE DES ACTES DES APÔTRES (2, 14.22b-33)
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies.
« Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
« Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption.
« Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.
PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PIERRE APÔTRE (1, 17-21)
Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ.
Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.
ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT LUC (24, 13-35)
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Prédication
Dans un commentaire sur cet évangile, le frère Daniel Cadrin faisait remarquer le grand nombre de prises de parole, à différents niveaux, qui caractérisaient le cheminement des disciples d’Emmaüs. Ces nombreuses interventions nous permettent de percevoir la complexité ou plutôt la richesse d’un cheminement menant à la foi au Ressuscité.
Au point de départ, il faut bien réaliser que croire en la résurrection du Christ n’allait pas de soi et ne va pas encore de soi. La croix du Christ, sa mort ignominieuse ainsi que son rejet par les autorités civiles et religieuses dénient toute prétention de cet homme Jésus à être l’envoyé de Dieu ou le Messie attendu. Je suis heureux qu’il y ait eu un Thomas qui a exigé des preuves, une Marie-Madeleine qui a confondu le Ressuscité avec le jardinier et les disciples d’Emmaüs qui découvrent progressivement cette action inouïe de Dieu : le Christ s’est relevé d’entre les morts, il est vivant et il siège à la droite du Père.
Il est étrange que Luc ne nomme qu’un seul des deux disciples, Cléophas, sans doute pour que nous puissions nous identifier à son compagnon de voyage. Nous aussi, nous cheminons. La foi au Ressuscité n’est pas évidente et elle ne peut plus s’appuyer sur un consensus social. Comme les disciples d’Emmaüs, nous pouvons nous sentir seuls et désespérés.
Commençons par écouter justement nos deux amis. Ils se parlent. Ils évoquent les derniers événements. Tous les deux parlent vrai de la difficile expérience qu’ils vivent et de leur profonde déception. Arrivés à destination, après rencontré Jésus et l’avoir écouté longuement, ils prennent la parole à nouveau pour lui demander de rester avec eux. Après avoir partagé le pain avec lui, ils prennent conscience que cet étranger n’est nul autre que le Seigneur Jésus, ce Maître en qui ils avaient tant espéré et qu’il était là avec eux bien vivant. Mais il disparaît mystérieusement. Ils repartent pour Jérusalem pour témoigner de leur expérience du Ressuscité alors que les disciples restés à Jérusalem leur apprennent que le Seigneur s’était également manifesté à Simon-Pierre.
Le personnage clé, dans ce récit, c’est évidemment Jésus. Lui aussi prend la parole. Au départ, Jésus questionne. Il leur permet de lui partager ce qui habite leurs cœurs. Mais Jésus n’en reste pas là. Sa parole se fait provocante, elle est même dure. « Esprits sans intelligence! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit! » En effet, des femmes leur avaient pourtant dit qu’elles avaient trouvé le tombeau vide et que des anges leur étaient apparus leur annonçant que Jésus était vivant. Évidemment, ce sont des femmes. Que vaut leur parole? Même si on avait pu vérifier que le tombeau était bien vide.
Et voilà que Jésus se fait pédagogue. S’il les accompagne sur la route, il les prend avec lui dans le labyrinthe des Écritures. Il leur permet de comprendre « qu’il fallait que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ». Cette mort qui, à première vue, rendait caduque toute prétention du Christ, a été en fait sa victoire et la victoire de Dieu qui s’était engagé avec lui. Le destin de Jésus n’est pas le fruit du hasard. Ce ne sont pas des humains qui ont le dernier mot. C’est Dieu. Dans toutes les épreuves que Jésus a traversées, il accomplissait la volonté de salut du Père. Comme l’affirme saint Pierre, dans la deuxième lecture, « Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous ».
Je ne sais pas si vous avez remarqué que Jésus ne leur a pas dit. « Arrêtez de vous en faire. C’est bien moi Jésus ». Il ne leur dit pas comme à Thomas « avance ta main, mets ton doigt dans mon côté ». Il les écoute, les provoque, leur permet de progresser dans leur quête. Ainsi, le but de Jésus n’est pas qu’ils le reconnaissent physiquement, mais qu’ils croient que toute sa vie y compris sa mort a un sens aux yeux de Dieu.
C’est au moment où Jésus rompt le pain, dit la bénédiction et leur partage que leurs yeux s’ouvrent. Pourquoi s’ouvrent-ils à ce moment et non pas à la fin de la longue catéchèse de Jésus alors que leurs cœurs étaient brûlants? Il est clair que c’est Jésus qui a décidé du où, du quand et du comment, mais il n’en demeure pas moins que cette reconnaissance s’opère au moment du partage du pain. Mais n’est-ce pas justement le but même du partage du pain que de manifester, rendre présent le Christ se livrant pour le salut du monde jusqu’à la fin des temps? Mémoire où le Ressuscité nous rejoint et nous associe à lui pour qu’avec lui nous passions de la mort à la vie en plénitude. Dernière parole de Jésus dans ce récit : parole de bénédiction, parole de vie!
Beaucoup de paroles dans ce beau récit. Chacune est nécessaire pour que finalement Jésus puisse ouvrir les yeux à nos compagnons. Regardons-nous. Ne sommes-nous pas dans une situation semblable? Ne sommes-nous devenus croyants parce que plusieurs ont pris la parole ? Ne sommes-nous pas restés croyants parce qu’entourés par des paroles de foi? Parole du témoignage, comme les femmes. Paroles intérieures où nous découvrons ce qui nous habite et peut nous blesser. Paroles échangées avec un ami pour essayer de comprendre et faire la vérité. Parole de Dieu qui s’offre à nous, dans les Écritures, pour que, dans l’Esprit, nous comprenions ce que nous vivons et que nous ne sommes pas seuls sur la route. Il y a toujours un compagnon qui est là à nos côtés, le Ressuscité! Nos yeux peuvent ne pas le reconnaître, mais il est là et toujours prêt à rompre le pain et partager la coupe pour que, dans la foi, nous le reconnaissions et partions joyeux pour, à notre tout, par notre parole, proclamer : « Christ est ressuscité! Oui, il est vraiment ressuscité! » Amen.
Fr. André Descôteaux, O.P.
PRIÈRE
Garde à ton peuple sa joie, Seigneur Dieu,
car tu renouvelles la jeunesse de son âme;
il se réjouit d’avoir retrouvé la gloire de l’adoption filiale :
qu’il attende désormais le jour de la résurrection,
dans la ferme espérance du bonheur que tu donnes.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
