16 octobre 2026
Transcendance et bonté
En cette journée dédiée à Sainte Marguerite d’Youville, sainte Montréalaise qui a marqué l’histoire de la ville, le frère Daniel Cadrin, O.P., nous explique comment Jésus tente de changer le paradigme que ses contemporains avaient du Messie glorieux en l’identifiant entièrement aux plus petits et aux plus vulnérables de toute société.
PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS (13, 4-13)
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu.
Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU (25, 31-40)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !”
« Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” »
Prédication
Aujourd’hui, nous fêtons une grande figure qui a marqué Montréal, sa société et son Église, et plus largement encore : Marguerite d’Youville (1701-1771), fondatrice des Sœurs de la Charité de Montréal (Sœurs Grises), première Canadienne canonisée (1990). Jean XXII l’a qualifiée de Mère à la charité universelle. Deux lectures inspirantes sont offertes. Je me concentre sur Matthieu.
L’évangile est très solennel. Il annonce la venue du Fils de l’homme à la fin des temps, dans sa gloire. Il va porter le jugement universel, sur toutes les nations. Il est sur son trône, c’est très imposant. Cela évoque l’icône du Christ pantocrator, qui est exactement cette figure. Mais où rencontrer ce personnage si impressionnant ? On s’attendrait que la suite se passe dans un majestueux palais ou sur quelque nuage transcendant. Or, c’est là le paradoxe de l’Évangile, son renversement des façons courantes de voir. Ce Christ royal se donne à voir non au loin, à distance ou inaccessible, mais au proche, comme un prochain à voir : J’avais faim, j’avais soif, j’étais étranger, nu, malade, prisonnier. Il appelle ces gens, mes frères, mes sœurs. Et il va encore plus loin : il s’identifie à eux. C’est à moi que vous l’avez fait.
Ainsi le visage du Christ royal se rencontre dans l’expérience de l’autre qui est blessé, autrui qui est pauvre de pain, de parole, de communauté, autrui qui est mendiant de sens, d’affection, de beauté, de pardon. Autrui mis à nu dans une chambre de personnes âgées et qui n’est pas visité ; autrui dans une cellule de prison qui se sait pas grand-chose ; autrui, jeune, qui traîne dans un centre d’achats et qui ne sait que faire de la blessure qui l’habite ; autrui qui vit sous les bombes et la peur en tant de pays ; autrui qui est un étranger, un migrant, et ne comprend pas les mille paperasses de notre système. Dans ces visages humains défigurés, le visage de Jésus peut être entrevu, de façon privilégiée. Nous pouvons fermer nos yeux pour ne pas le voir, mais il nous attend au détour d’une rue, d’une image sur l’écran, ou d’une visite d’un proche.
Ce qui est intéressant dans cet évangile, c’est que le jugement final porte non sur des gestes extraordinaires à poser, mais sur des gestes simples. Il porte sur une pratique, ce que vous avez fait, et non seulement sur des grandes idées ou des bons sentiments. Et ces gestes sont accessibles à tout être humain. Comme si l’essentiel d’une vie humaine, au bout du compte, relevait de gestes de bonté et d’attention.
Quel drôle de Messie, ce roi qui n’est pas rencontré dans le très-haut mais le très-bas, qui prend soin de son monde, qui cherche les égarés, et qui montre son visage dans celui de personnes fragiles, comme nous, comme tant de personnes. Matthieu nous invite à faire du ménage dans nos images de Dieu, pour entrer dans une approche religieuse différente, autre, nous renvoyant à une présence transcendante près du quotidien, de la bonté, de la justice, de l’attention aux autres.
Marguerite d’Youville fut un témoin exceptionnel de cette attention aux plus vulnérables et de cette foi au Dieu bon et provident.
Fr. Daniel Cadrin, O.P.
PRIÈRE
Dieu de tendresse et de bonté,
tu as conduit sainte Marguerite d’Youville
sur des chemins qui passaient par la croix
et tu as voulu que sa charité porte secours
aux détresses de son temps ;
accorde-nous l’audace de manifester comme elle ta compassion
et la force de persévérer
jusqu’au jour où tu nous inviteras
à partager la joie de tous les saints.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
