3 novembre 2026
Choisir l'amour
Aujourd’hui, alors que nous fêtons saint Martin de Porrès, le frère Hervé Tremblay, O.P., nous explique ce qui fait la popularité du patron de la justice sociale, de l’égalité raciale, des infirmiers et des pauvres.
LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX PHILIPPIENS (2, 5-11)
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC (14, 15-24)
En ce temps-là, au cours du repas chez un chef des pharisiens, en entendant parler Jésus, un des convives lui dit : « Heureux celui qui participera au repas dans le royaume de Dieu ! » Jésus lui dit : « Un homme donnait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : “Venez, tout est prêt.”
« Mais ils se mirent tous, unanimement, à s’excuser. Le premier lui dit : “J’ai acheté un champ, et je suis obligé d’aller le voir ; je t’en prie, excuse-moi.” Un autre dit : “J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t’en prie, excuse-moi.” Un troisième dit : “Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne peux pas venir.”
« De retour, le serviteur rapporta ces paroles à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : “Dépêche-toi d’aller sur les places et dans les rues de la ville ; les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux, amène-les ici.” Le serviteur revint lui dire : “Maître, ce que tu as ordonné est exécuté, et il reste encore de la place.” Le maître dit alors au serviteur : “Va sur les routes et dans les sentiers, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison soit remplie. Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner.” »
Prédication
Après la Toussaint et la commémoration des fidèles défunts, surtout si on ajoute l’Halloween, on n’a plus vraiment envie de fêter encore le 3 novembre. Et pourtant, on célèbre aujourd’hui l’un des saints dominicains les plus populaires, saint Martin de Porrès, né à Lima (Pérou) en 1579 et mort en 1639 au temps du colonialisme espagnol. Tous les couvents dominicains ont, soit une statue soit une peinture de lui quelque part. Il est facile à reconnaître, c’est un dominicain de race noire.
Pourquoi est-il si populaire? À cause de sa charité universelle et sa grande humilité, bien sûr. Mais il y a plus. Être un Noir au temps du colonialisme signifiait l’esclavage, même si Martin est né libre d’une mère esclave affranchie et d’un noble espagnol. On sait comment les Noirs ont été traités dans nos sociétés depuis le 17e siècle. Martin est aimé parce qu’il est un modèle de résilience et d’amour dans un contexte de racisme et de préjugés. Il aurait eu toutes les raisons d’être amer ou révolté ou agressif, mais il a choisi le service, le pardon et l’amour. Ainsi, il a toujours incarné les espoirs des populations racisées humiliées et marginalisées. Lors de sa canonisation par le pape Jean XXIII en 1962 – l’année est remarquable vu ce qui se passait dans les sociétés occidentales – il a été reconnu comme le patron de la justice sociale, de l’égalité raciale, des infirmiers et des pauvres.
Cela est bien dans la ligne de l’engagement de l’Ordre dominicain pour la justice sociale et l’égalité. Depuis Bartolomeo de las Casas (1484-1566) et les théologiens de l’école de Salamanque (Francisco de Vitoria et les autres) le cri pour la justice n’a cessé de retentir. Des évêques, des théologiens, des professeurs par leurs discours, et… un humble serviteur, par sa vie.
À la suite de tant de saints et saintes de notre Église, Martin de Porrès a choisi de se faire esclave comme Jésus Christ lui-même. C’est bien ce qu’affirme saint Paul dans le fameux passage de la lettre aux Philippiens lue en première lecture. Comment un Noir d’époque coloniale peut-il choisir de servir, alors que la servitude leur était trop souvent imposée? Il est très difficile de répondre, bien sûr, mais il s’est agi pour lui d’un choix libre de modeler sa vie sur celle de Jésus. La servitude n’est pas le service; l’un est imposé, l’autre est choisi. C’est bien ce qu’a fait le Christ lui-même. Au sujet de Ph 2, les biblistes et les théologiens ont parlé de la « kénose » du Christ, à savoir son dépouillement total, le « vide » (c’est le sens du mot grec) qu’il a fait de sa vie en s’abaissant jusqu’au service ultime. En Martin de Porrès comme en tant d’autres, la grâce de Dieu parle fort.
Martin de Porrès est aimé parce qu’il a pris soin des pauvres, des esclaves et même des animaux. Il nous rappelle tout ce que nous avons fait et tout ce que pouvons faire à nos semblables. C’est vrai dans le bien comme dans le mal. On connaît l’adage homo homini lupus (« l’humain est un loup pour l’humain ») qui se réfère à tout le mal que les humains ont fait aux autres. Mais on pourrait aussi forger l’adage homo homini servus (« l’humain est un serviteur de l’humain »). C’est ce que le Christ a été ; c’est ce qu’il appelle tous ses disciples à devenir, chacun à sa manière, chacun dans son contexte, les uns pour les autres.
Saint Martin de Porrès, prie pour nous !
Fr. Hervé Tremblay, O.P.
PRIÈRE
Fais-nous vivre à tout moment, Seigneur,
dans l’amour et le respect de ton saint nom,
toi qui ne cesses jamais de guider
ceux que tu enracines solidement dans ta charité.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
lui qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
