17 mars 2025
Quand le mal se fout du pardon
Aujourd’hui, alors que Jésus nous demande de ne pas juger et de pardonner, le frère Jean-Louis Larochelle, O.P., adresse la question épineuse de la « guerre juste » et du « droit de se défendre » pour nous donner une approche plus réaliste de certains contextes difficiles.

LIVRE DU PROPHÈTE DANIEL (9, 4-10)
Je fis au Seigneur mon Dieu cette prière et cette confession : « Ah ! toi Seigneur, le Dieu grand et redoutable, qui garde alliance et fidélité à ceux qui l’aiment et qui observent ses commandements, nous avons péché, nous avons commis l’iniquité, nous avons fait le mal, nous avons été rebelles, nous nous sommes détournés de tes commandements et de tes ordonnances. Nous n’avons pas écouté tes serviteurs les prophètes, qui ont parlé en ton nom à nos rois, à nos princes, à nos pères, à tout le peuple du pays.
« À toi, Seigneur, la justice ; à nous la honte au visage, comme on le voit aujourd’hui pour les gens de Juda, pour les habitants de Jérusalem et de tout Israël, pour ceux qui sont près et pour ceux qui sont loin, dans tous les pays où tu les as chassés, à cause des infidélités qu’ils ont commises envers toi. Seigneur, à nous la honte au visage, à nos rois, à nos princes, à nos pères, parce que nous avons péché contre toi.
« Au Seigneur notre Dieu, la miséricorde et le pardon, car nous nous sommes révoltés contre lui, nous n’avons pas écouté la voix du Seigneur, notre Dieu, car nous n’avons pas suivi les lois qu’il nous proposait par ses serviteurs les prophètes. »
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC (6, 36-38)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »
Homélie
« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et vous serez pardonnés ». Ce triple conseil de Jésus a beaucoup fait réagir. Car, depuis les origines du christianisme, ce conseil a manifestement été difficile à gérer. Aussi longtemps que l’on est demeuré au plan des relations interpersonnelles, les chrétiens ont cherché à prendre en compte l’exigence de Jésus, celle de pardonner aux personnes qui leur avait fait du tort par leurs jalousies, leurs paroles malveillantes ou par des injustices. Mais quand on a voulu appliquer l’exigence morale de Jésus dans les rapports sociaux impliquant des collectivités et même des pays entiers, un blocage s’est produit. Car comment pardonner par exemple à une entité sociopolitique qui cherche, par divers moyens plus ou moins violents, non seulement à vous marginaliser mais même à vous écraser ? Prenons un exemple : serions-nous capables, actuellement, de dire aux Ukrainiens chrétiens : « Ne jugez pas le Kremlin qui, en bafouant le droit international, a envahi votre pays dans le but de le soumettre à ses volontés et de l’exploiter; sachez pardonner aux décideurs russes responsables de l’invasion de 2022 » ? Tenir un tel propos ne serait-il pas perçu comme un discours antiévangélique, comme un refus de toute justice et un rejet de la dignité humaine ? D’ailleurs un tel propos passerait comme l’expression d’une naïveté enfantine ? Car il n’est pas vrai que tous les gens sont bons. Depuis toujours, dans les collectivités et les sociétés, il y a eu des personnes jalouses, des personnes qui cherchaient à exploiter leurs voisins et à les dominer. Il suffit d’être un peu réaliste pour le reconnaître. N’a-t-on pas assisté, au cours du seul XXe siècle, à l’émergence de chefs d’État qui ont fait disparaître, à cause de leurs ambitions démesurées, des millions et des millions d’êtres humains dans des pays voisins et même dans leurs propres pays ? Face à cette réalité dramatique, au sein même de l’Église, bien des catholiques ont mis en avant le « droit de se défendre » en parallèle avec l’exigence du pardon. Car, à leurs yeux, le seul pardon entraîne le plus souvent la montée de la violence et de l’injustice chez des gens que l’on qualifie d’ambitieux et de forts, mais qui, sur le terrain, peuvent facilement devenir des monstres d’inhumanité.
Jésus, nous le savons, n’a jamais traité des rapports entre nations. Mais, au plan des relations interpersonnelles, il a rappelé l’exigence de la correction fraternelle au sein des communautés de foi. Ne disait-il pas : « Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le seul à seul (…). S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église… » (Mt 18, 15-17)
Je rappelle ici que cette question du « droit de se défendre » contre un ennemi qui est prêt à soumettre un pays voisin par la violence militaire, elle a longuement été débattue. Au tournant du IVe et du Ve siècle, saint Augustin a traité des conditions à respecter pour que l’on puisse parler d’une guerre juste. Saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, a retravaillé cette question. Puis, au XVIe siècle, alors que les armées espagnoles soumettaient par la force des armes des peuples autochtones de l’Amérique latine, le théologien dominicain Francesco de Vitoria a su préciser les conditions à prendre en compte pour que l’on puisse parler de guerre juste. À retenir ici que ces théologiens reconnaissaient d’abord qu’une guerre, en soi, est un mal, mais que, dans certaines circonstances, elle constitue un moyen d’éviter un mal plus grand.
Oui, les baptisés ont à apprendre à être miséricordieux, à pardonner, mais aussi à être lucides et réalistes face aux personnes qui engendrent conflits et destructions autour d’elles. Que le Seigneur nous soutienne dans notre lutte contre le mal !
Fr. Jean-Louis Larochelle, O.P.
PRIÈRE
Seigneur Dieu,
pour guérir nos âmes,
tu nous prescris de discipliner nos corps ;
fais que nous puissions nous garder de tout péché
et accomplir ainsi de tout cœur les préceptes de ton amour.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.