25 SEPTEMBRE 2022
Bâtir des ponts

LIVRE DU PROPHÈTE AMOS (6, 1a.4-7)
Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.
PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE À TIMOTHÉE (6, 11-16)
Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT LUC (16, 19-31)
En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Homélie
L’automne arrive, avec ses couleurs et sa vive lumière d’octobre, mais aussi ses jours gris et placides, l’un et l’autre pouvant nous inviter à la réflexion. Aujourd’hui, en cette journée consacrée aux personnes migrantes et réfugiées, la Parole nous fait entendre des voix fortes et secouantes. D’abord celle du prophète Amos qui vient déranger la paix tranquille des puissants de son pays, huit siècles avant JC, et dénoncer leur indifférence face à la misère du peuple. Amos leur annonce que leur mode de vie et leur attitude va conduire à la ruine du pays. Ce qui arriva. Amos, grande figure historique de la voix de la conscience humaine et religieuse, qui appelle à la justice, au nom même du Dieu vivant.
Un outil de formation à la réflexion et à l’action sociale, élaboré conjointement par l’OCQ, le Centre Justice et foi et l’AECQ, sera lancé en octobre. Il s’appelle justement : Le Parcours Amos : devenir solidaires, agir ensemble.
La voix de Jésus en Luc s’inscrit directement dans cette tradition prophétique, à travers une parabole construite autour de contrastes entre le pauvre Lazare et l’homme riche, dans cette vie et dans l’après-vie. Après une description dramatique de leurs situations (v.19-23), nous avons un dialogue entre le riche et Abraham (v.24-31), une voix implorante et une autre attentive mais ferme. La pointe de ce récit se trouve au v. 29, répétée au v.31: écouter Moïse et les Prophètes. C’est de cela dont il s’agit, c’est l’enjeu : écouter la Parole.
Cette parabole ne se trouve qu’en Luc, de même que celle du Bon Samaritain (10, 25-37) et le récit de la conversion du riche Zachée. (19, 1-10). Elle met en relief une question centrale en Luc : le partage des biens et le souci des personnes qui souffrent. Les biens sont bons, ils sont un don de Dieu. Aussi ont-ils une destination universelle; ils sont faits pour être partagés entre tous et non pas monopolisés par quelques-uns. Jésus invite à une solidarité généreuse et à un souci actif des pauvres.
En regard de cette question, l’histoire de Lazare met l’accent sur des éléments particuliers: l’appel à la conversion et son urgence, le rôle des Écritures (Moïse et les Prophètes). Pour Luc, le temps du changement, c’est maintenant, car Dieu nous rend visite en Jésus. Et nous avons tout ce qu’il faut pour entendre cet appel à la conversion: les gens souffrants sont là, à nos portes, visibles, et les paroles nous invitant à changer nos cœurs et nos modes de vie sont là aussi, disponibles.
Jésus et Amos viennent aujourd’hui nous déranger. Ils nous parlent d’un écart entre les gens, entre les peuples, entre les pauvres et les riches. Dans l’au-delà, un grand abîme sépare Lazare et l’homme riche. Parce qu’auparavant, dans leur vie quotidienne, un tel abîme existait. Ceci n’est pas de l’histoire ancienne. Dans les dernières décennies, l’écart s’est élargi entre les sociétés plus riches et les plus pauvres, entre les gens installés et ceux dispersés sur les routes. Les conséquences, pour tout le monde comme pour notre planète, sont énormes et périlleuses. Dans nos milieux immédiats, nous voyons bien, de tant de manières, ces murs et fossés, ces fractures (comme le disait le Bx Pierre Claverie, o.p., évêque d’Oran) qui séparent les cultures, les religions, les continents, les âges, les genres, les familles, … La Parole de Dieu nous dit aujourd’hui que le temps pour bâtir des ponts, entre des personnes ou groupes distanciés, c’est maintenant; si nous attendons trop longtemps, il sera trop tard.
Écouter la Parole : Luc insiste là-dessus. Jésus dit (Lc 8,21) que sa mère et ses frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique. Jésus fait l’éloge de Marie, sœur de Marthe, à cause de son écoute (Lc 10, 39). En route, il insiste (11,28) : Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et l’observent.
Cette Parole nous dit que nous avons déjà en mains les appels et les perspectives qui peuvent nous inspirer une transformation de nos vies et de nos modes de vie. Oui, nous avons Moïse et les Prophètes. Nous avons même, en plus, les quatre Évangiles, des Lettres de Paul, Pierre, Jean, Jacques et l’Apocalypse, et la doctrine sociale de l’Église. Et cette Parole, elle est aussi proclamée par des figures proches ou des visages inconnus. Elle peut ne pas répéter le mot à mot des Écritures mais elle annonce clairement la même Bonne Nouvelle et le même appel urgent à la conversion.
Parmi toutes ces paroles, ces récits et ces poèmes, ces exhortations et ces réflexions, y en a-t-il une actuellement que personnellement j’ai besoin de vraiment entendre, dont me rappeler vivement, afin de briser des murs, de franchir des fossés, de construire des ponts, de me faire proche d’autres personnes, groupes, peuples? Avec qui pourrais-je entreprendre ce déplacement? Cette parole est peut-être endormie profondément en moi, attendant d’être réveillée, ou brille-telle avec éclat devant moi sans que je la remarque. Aujourd’hui, nous sommes invités à écouter cette parole de façon attentive et réceptive. Et à quels fossés actuels, à quelles fractures, entre qui …, suis-je plus sensible? Cela m’appelle à bâtir des ponts.
Nous célébrons l’eucharistie pour recevoir et partager une communion, voulant anticiper, exprimer, que les fossés peuvent être comblés, les fractures réparées, des ponts construits, pour que les êtres humains aient souci les uns des autres et de l’univers, à la suite de Jésus, le prophète, pain rompu et coupe partagée pour le salut du monde. Amen.
Fr. Daniel Cadrin, O.P.
PRIÈRE
Tu nous en donnes la preuve
en nous appelant aujourd’hui encore
à célébrer ensemble le Christ, notre Sauveur,
et déjà nous t’en rendons grâce.
Donne-nous de nous accueillir
les uns les autres avec amour
et fais que nous sachions reconnaître
ta présence dans le pauvre qui est à notre porte,
dans l’étranger, le démuni, le migrant.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur et notre Dieu,
qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.