20 février 2026
Le jeûne qui me plaît
Aujourd’hui, le frère Daniel Cadrin, O.P., nous met face à ce qui importe vraiment aux yeux du Seigneur dans son Alliance avec nous, bien plus que la prière et le jeûne : la justice pour les plus petits.
LIVRE DU PROPHÈTE ISAÏE (58, 1-9a)
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Crie à pleine gorge ! Ne te retiens pas ! Que s’élève ta voix comme le cor ! Dénonce à mon peuple sa révolte, à la maison de Jacob ses péchés. Ils viennent me consulter jour après jour, ils veulent connaître mes chemins.
Comme une nation qui pratiquerait la justice et n’abandonnerait pas le droit de son Dieu, ils me demandent des ordonnances justes, ils voudraient que Dieu soit proche : « Quand nous jeûnons, pourquoi ne le vois-tu pas ? Quand nous faisons pénitence, pourquoi ne le sais-tu pas ? » Oui, mais le jour où vous jeûnez, vous savez bien faire vos affaires, et vous traitez durement ceux qui peinent pour vous. Votre jeûne se passe en disputes et querelles, en coups de poing sauvages. Ce n’est pas en jeûnant comme vous le faites aujourd’hui que vous ferez entendre là-haut votre voix.
Est-ce là le jeûne qui me plaît, un jour où l’homme se rabaisse ? S’agit-il de courber la tête comme un roseau, de coucher sur le sac et la cendre ? Appelles-tu cela un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?
Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. »
ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU (9, 14-15)
En ce temps-là, les disciples de Jean le Baptiste s’approchèrent de Jésus en disant : « Pourquoi, alors que nous et les pharisiens, nous jeûnons, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » Jésus leur répondit : « Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront. »
Prédication
En ce début du Carême, les deux lectures nous parlent du jeûne. L’évangile, avec l’image de la noce et de l’époux, met en présence trois mouvements religieux du monde juif de l’époque : les disciples de Jean Baptiste, les pharisiens, les disciples de Jésus. Leur position diffère sur le jeûne : les disciples de Jésus sont alors à distance des deux autres groupes. Les trois mouvements existent encore (Mandéens, Synagogues, Églises) et promeuvent des pratiques du jeûne, en certains moments et circonstances.
En Isaïe, nous avons une autre approche. La parole prophétique y est percutante et touche au sens même de l’Alliance entre le Dieu vivant et son peuple. Injustice et oppression sont dénoncées. À quoi bon des pratiques religieuses, comme le jeûne et la prière, qui sont contredites par des pratiques sociales qui écrasent les pauvres et les plus fragiles? Le lien de l’alliance est ainsi brisé. On retrouve ce ton prophétique chez Jésus en Mt 23, où il dénonce une religion sans cœur, et en Mt 25, où il affirme la priorité de l’attention au prochain.
Dans cet oracle du Troisième-Isaïe (ou Trito-Isaïe), vers la fin du 6ème siècle avant Jésus-Christ, la dureté et la violence sont clairement nommées, avec précision et vigueur. Ces voix prophétiques post-exiliques, au moment du retour à Jérusalem, couvrent les chapitres 56-66 du livre d’Isaïe. Elles sont influencées par le Second-Isaïe (Deutéro-Isaïe, chap. 40-55) qui les a précédées. Elles sont habitées par un sens profond de qui est Dieu et de la recherche de son visage. Elles annoncent un Dieu attentif aux plus faibles, qui connaît le cœur humain et ne se fie pas aux apparences; un Dieu qui a créé l’être humain pour qu’il soit libre, juste et aimant, à son image.
Certes, il y a des évolutions et progrès dans l’histoire humaine, aux plans technique et moral. Mais il reste une condition humaine identique, que nous partageons avec les gens du temps de ces écrits. Nous n’avons qu’à regarder nos quêtes et nos limites, les situations actuelles en tant de pays et régions. Mais nous avons aussi à entendre les voix prophétiques qui expriment, aujourd’hui encore, une conscience vive de la dignité humaine et du vrai visage du Dieu vivant : ces paroles et ces gestes, ces personnes et ces groupes, ces projets et ces solidarités, qui comme en Isaïe nous donnent l’heure juste et nous interpellent.
Si nous voulons que notre lumière jaillisse comme l’aurore, laissons ce vibrant appel à la justice et à la liberté retentir encore, à travers les âges, au proche et au loin, en nous et autour de nous. En nous rappelant que Jésus est l’icône vive de ce visage du Seigneur, qui nous dit : Me voici.
Fr. Daniel Cadrin, O.P.
PRIÈRE
Que ta bienveillance nous accompagne, Seigneur,
durant ce temps de pénitence qui vient de commencer,
afin que la discipline imposée à notre corps
soit aussi pratiquée d’un cœur sincère.
Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur,
qui vit et règne avec toi,
dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, pour les siècles des siècles.
∞ Amen.
