Homélie, dimanche, 3e semaine du Carême

3 mars 2024

Colère d'amour face à l'injustice

En ce dimanche soir, sœur Catherine Aubin, O.P., nous invite à ne pas nous sentir gênés de la colère de Jésus et, bien au contraire, nous invite à prendre exemple sur cette colère qui libère l’amour, défend le prochain et le remet la Personne de Dieu au centre des préoccupations.

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Homélie

« Il ne s’agit pas, frères et sœurs, de nous mettre en colère comme le fait Jésus ». C’est ainsi qu’un prédicateur commençait son homélie à propos de cet évangile. Aujourd’hui ce sera le contraire : sœurs et frères, comme Jésus, et osons la colère, le désaccord, la rupture.

Attention il s’agit de la colère de Jésus, et non de nos colères froides ou colériques. Car il y a colère et colère.

Les colères colériques dont chacun et chacune de nous a fait l’expérience, ont pour origine une attente de reconnaissance et un égo blessé. Par conséquent pour une parole négatives ou à cause d’un oubli, ou d’un imprévu dérangeant, nous sortons de nous-mêmes pour nous fâcher bêtement et stupidement sur le dos de quelqu’un.

Il ne s’agit pas de cette colère. Ni celle que je nommerai la colère froide ou blanche, celle qui ne fait pas de bruit, et qui s’appelle rancune, désir de vengeance, et méchanceté, autre forme de colère, dont malheureusement toutes et tous nous connaissons les conséquences dévastatrices pour nous, et pour notre prochain.

De même la colère d’un manipulateur qui cherche à effrayer n’a strictement rien à voir avec la colère de Jésus.

Destructrice dans un cas, elle est promotion de la vie dans l’autre.

Non, aujourd’hui, il s’agit de la bonne colère, de la colère devant une injustice, devant le non-respect de la personne, devant l’oubli de qui est notre Dieu. Cette colère dont saint Thomas d’Aquin dit qu’elle est vertueuse, car si nous ne nous mettons pas en colère devant une injustice, écrit-il, nous commettons un péché.

Jésus se met donc en colère violemment et c’est sa première manifestation publique à Jérusalem. Nous sommes au début de l’évangile ; Il a à peine entamé son ministère, et il est furieux.

Peut-on l’excuser en prétextant qu’il est à bout ? Non.

Il agit avec préméditation (il se fabrique un fouet de cordes), avec obstination : chasser des gens, des bestiaux, renverser des étals et crier en même temps, Jésus sait ce qu’il fait, il ne perd pas le contrôle ; il prononce des paroles décisives, dont ses disciples se souviendront longtemps après, en en découvrant tout le sens (Jean 2, 22).

Furieux, Il l’est aussi le jour du sabbat dans l’évangile de Marc (3, 5) quand Il « promène avec colère ses regards sur » ceux qui étaient là. Or, Jésus n’est ni colérique, ni hystérique mais il se met en colère, souvent. Et nous, trop souvent, nous l’ignorons.

A chaque fois, Jésus nous parle de l’origine de Sa sainte, saine et juste colère : le non-respect pour l’autre et pour Dieu et l’injustice. Ni Dieu ni l’homme ne sont des objets dont on peut se servir à sa guise. La colère de Jésus désigne cette limite et cette ligne rouge à ne jamais dépasser. Dieu est une personne et il a créé des personnes.

Une personne demande des égards : elle n’est pas un objet ou une excroissance des autres, le lieu où elle se tient n’est pas un terrain vague où chacun peut passer avec son bull-dozer pour y faire ce qu’il veut. Le régime de la personne est la rencontre, le dialogue, la présence. Dieu comme Personne ne refuse rien de ce qu’il est, de ce qu’il a, mais il requiert qu’on en parle avec lui, qu’une relation s’instaure, qu’on prenne le temps, qu’on se parle et se reparle.

L’ignorer et ne pas intégrer cette dimension dans sa vie chrétienne, c’est peut-être à côté de la plaque. C’est le sens du verbe « pécher » dans l’hébreu: viser à côté, se tromper d’adresse.

Le temple où Dieu réside, n’est pas un lieu anodin. On y vient à la rencontre de Dieu et il n’y a pas de mode d’emploi, de rituels tout faits qui seraient plus importants qu’un face à face personnel. Notre Dieu demande notre présence pour une rencontre et un face à face personnel, dans un lieu et un espace qui n’est pas un supermarché. Le salut et la santé de l’homme sont prioritaires pour Jésus : aucune prescription ni règle ne doit empêcher l’être humain de devenir pleinement humain.

C’est toujours là le motif des colères de Jésus : quand Dieu est ignoré, quand la machine-à-vivre-ensemble fonctionne toute seule ; quand le « je » disparaît, quand le « nous » s’estompe au profit de « on » : « “on” a toujours fait comme ça, “on” a toujours prié ainsi, “on” se demande d’où tu sors pour ignorer ce qu’il faut faire ».

Jésus ouvre l’horizon et sa colère permet de percer enfin la carapace du conformisme, grâce à cela, peuvent enfin apparaître une prostituée masseuse de pieds, un centurion romain hors cadre religieux, un bandit crucifié, quelques veuves inaperçues, quelques personnes harcelées par des démons, des morts en attente de résurrection.

Quand on ignore Dieu comme Personne, on ignore par le fait même bien d’autres personnes qui échappent aux normes et aux formes.

La colère de Jésus marque l’exigence de voir ceux que le monde ne voit pas, en particulier ceux qu’une certaine idée de la religion écarte systématiquement. Ni Dieu ni l’homme ne sont des objets dont on peut se servir à sa guise. La colère de Jésus désigne cette limite et cette ligne rouge à ne jamais dépasser.

La colère de Jésus est un modèle et un exemple à suivre et ceci est trop souvent oublié. La colère de Jésus rétablit la dignité de l’homme avec Dieu, elle dépasse les convenances, les certitudes, le formalisme pour nous montrer où se trouve l’essentiel. Ne soyons pas gênés par les colères de Jésus, elles nous indiquent un chemin de vie pour retrouver et diriger cette puissante énergie qui nous pourrait nous submerger si elle n’est pas bien orientée.

Il y a quelques années, le pape Jean Paul II en Sicile laisse exploser sa colère devant des milliers de fidèles et devant les écrans de télévision : il montre du doigt, il dénonce, il accuse, il attaque avec force ceux qui tuent pour de l’argent, ceux qui organisent le crime, qui volent et violent. Colère véhémente, forte, vive, colère d’amour face à l’injustice, face au crime et au mal. Juste colère d’un homme face à l’injustice. Une colère d’amour qui se met au monde dans les gémissements et les douleurs comme une femme qui enfante. Voici ce que Karol Wojtyla écrit dans un de ces poèmes (1) :

Plus la Colère est grande
plus haute est l’explosion de l’Amour.
Colère de l’homme pour lui-même
de l’homme pour l’autre homme
de l’homme pour le monde.
La Colère libère les forces de l’Amour.
Refuse la suffisance. […]

Sr. Catherine Aubin, O.P.

 

PRIÈRE

Béni sois-tu, Dieu notre Père,
en cette maison terrestre,
c’est toi qui nous accueilles.
Dans l’Esprit Saint,
fais-nous devenir nous-mêmes temple de louange
et demeure de ton amour,
en Jésus, ton Fils crucifié et ressuscité,
vivant pour les siècles des siècles.

∞ Amen.


1 – Cf. Karol Wojtyla, À la mémoire d’un camarade de travail dans Œuvre Poétique, Coffret en trois CD audio, lu par Andrzej Seweryn.